Le pouvoir politique des citoyens devenus individus isolés

Dernière mise à jour : 9 juil.



Évènements


Prenons deux exemples québécois qui nous font voir la perte progressive du pouvoir politique des citoyens : le pouvoir de prendre parole et d’agir. Même en voulant croire en une démocratie représentative comme aménagement juste des rapports politiques entre les individus et l’État, force est de constater que le néolibéralisme modifie radicalement le tissu social en imposant une nouvelle doxa, i.e. cette entente implicite par tous de nommer d’une certaine manière et ainsi de se faire nommer : cette base collective diffuse qui permet de faire appartenance.


Le premier exemple date d’hier, le second est d’actualité.


Sous l’ère du premier ministre Couillard la notion d’ingénierie sociale fut inscrite dans le champ des organismes communautaires, ces regroupements que la société civile se donnait pour suppléer aux carences étatiques et pour nommer les valeurs et les pratiques d’une société qui depuis son émergence, pensons aux coopératives, faisait voir qu’elle « se prenait en main », établissait son autonomie face à l’État. Archibald Clinton, dans son ouvrage sur le Néocorporatisme au Québec montre que le rapport entre la société civile et l’État sera transformé par le pouvoir étatique phagocytant les regroupements citoyens alors que ne sévissait pas encore l’économie néolibérale. C’était l’apparition des corps intermédiaires représentant les intérêts établis (Église, patrons, syndicats, etc.) collaborant avec L’État pour établir un sentiment d’appartenance. Ces corps intermédiaires chapeautaient les divers organismes que se donnait la société civile. Le néolibéralisme de s’était pas encore imposé. Ce néocorporatisme inspiré par la doctrine sociale de l’Église catholique pris forme à l’ère du duplessisme.


https://www.erudit.org/fr/revues/haf/1985-v38-n3-haf2336/304287ar.pdf


L’arrivée en scène du Parti libéral et du Parti québécois transforma ce néolibéralisme et n’en conserva que la consultation, ce reliquat de la collaboration entre l’État et les grands représentants de la société civile. Le pouvoir politique « des gens » ordinaires qui prenait source dans le tissu social s’amenuisait et le néolibéralisme venu de l’extérieur (Angleterre et USA) prenait forme et s’ancrait par cette mondialisation annoncée et promise.


Ce rappel est un raccourci simpliste, mais il veut souligner l’écart grandissant entre le pouvoir politique de l’État et le pouvoir politique civil, celui des citoyens et de leurs regroupements.


Puis la gouvernance du premier ministre Couillard participa pleinement au néolibéralisme et à son idéologie : exit les projets de bien commun, du nationalisme alors et du pouvoir politique citoyen. Cette fragmentation des collectifs correspond bien au néolibéralisme qui contraint les individus( chacun pour soi ) ,à devenir des entrepreneurs d’eux-mêmes, d’être en compétition, de « performer », de consommer. Les nouvelles lois étatiques n’ont plus de rapport avec le tissu social, mais viseront établir une gestion conçue par des experts, des technocrates qui introduiront une gestion semblable à celle des entreprises puisqu’il n’y a plus de citoyens, mais que de consommateurs sans appartenance commune. L’ingénierie sociale s’instaure, ses normes et ses statistiques.


Il n’est donc pas surprenant que Couillard introduise dans sa gestion des regroupements communautaires le maître-mot d’ingénierie.


https://letamtamcom.org/actualites/article/le-gouvernement-couillard-interpelle-non-aux-pppsociaux


Un article d’Érudit analyse deux ouvrages qui signalent le démantèlement du Québec et le détournement de l’État sous la gouvernance (et non le gouvernement !) de Couillard. Le premier ministre Jean Charest avait ouvert la voie…


https://www.erudit.org/en/journals/lecture/2018-v13-n1-lecture04065/89093ac/


Ces ouvrages font le lien entre le néolibéralisme et l’ingénierie politique et annoncent aussi la poursuite de cette gouvernance par la CAQ.

Ici, encore, en pleine actualité, se présente ce deuxième exemple, d’une intervention étatique confrontée à la résistance des organismes communautaires qui persévèrent à prendre parole et action.


Au cœur de cette situation, le conflit entre une législation qui prétend résoudre le problème de désordres sociaux sans tenir compte de l’action citoyenne des organismes communautaires. Plus d’argent pour la police ou recours aux organismes communautaires pour résoudre l’arbitraire des arrestations d’individus déstabilisés par leur condition mentale ? Ce mémoire ouvre le questionnement sur la vision néolibérale caquiste. Cet excellent mémoire en politique appliquée fait l’analyse des enjeux qui opposent la vie du tissu social aux lois bureaucratiques qui amplifient une gestion des normes, celles qui distinguent le statut des bons et des méchants, de ceux qui ont valeur pour la machine néolibérale de ceux qui n’en n’ont pas, entendu comme disait Marguerite Thatcher : « « Il n’y a pas de société, il n’y a que des individus.»


Réflexion finale_André-Philippe_Boulanger_Trottier
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Cependant, partout à travers le monde se fomente la résistance des « gens ordinaires » qui hier s’étaient vécus comme des citoyens. Les récentes législatives françaises font craindre aux élites la menace d’un populisme destructeur… Telle est la crainte martelée par les médias et telle est cette possibilité qu’il faudrait empêcher à tout prix, réduisant ce terme de populisme à la novlangue qui a fonction de déshonorer.


RÉFLEXIONS


Les démocraties seraient menacées par la montée de divers « populismes » qui partagent ce point commun d’une détestation des élites qui avalisent et font la promotion du néolibéralisme.


En effet, de même que les exclus de la société manifestent leur non-existence par des graffitis sur les murs de la cité, les non-performants sont assimilés au trumpiste. Si une majorité de la population s’accommode de la disparition de la recherche d’un bien commun, ne cherche plus un projet collectif visant à améliorer la société, c’est bien que les intérêts individuels priment avant tout. Les partis politiques l’ont bien compris et pratiquent un clientélisme qui répond à la transformation du citoyen en un simple vote. Les gouvernements établissent les lois en fonction de ces intérêts divers et antagonistes visant à satisfaire les clients qui répondent le mieux aux normes du bon « citoyen ». Les outils techno-étatiques de surveillance et de contrôle ont multiplié la capacité bureaucratique de séparer le bon grain de l’ivraie et de vérifier qui peut ou ne peut pas participer individuellement à l’économie néolibérale. Les organismes communautaires qui s’entêtent à demeurer devront dorénavant s’adapter en se soumettant à une gestion semblable à celle de l’entrepreneuriat quitte à devoir être remplacés par le privé. L’État ne tolère plus en effet les anciennes valeurs qui commandaient l’entraide spontanée et naturelle entre les individus, ce lien social n’a plus droit de cité. Le même traitement sera appliqué aux ONG à travers le monde, quel que soit le régime politique, démocratique ou pas.


Pourtant, dans cette nouvelle configuration des sociétés, il y a beaucoup de laissés-pour-compte! La frange des sans-droit-de-cité, des en marge, est beaucoup plus importante qu’on veuille le reconnaître et que les étiquettes les désignant, ces pauvres et ces ignorants, ne réussissent pas à camoufler qu’il y a plus et autrement que la pauvreté et l’ignorance.


Demeure en effet une large partie de la population qui refuse d’abandonner les anciens liens sociaux, leurs dislocations. Les regroupements communautaires en sont la plupart du temps l’enseigne. D’autres ragent de se voir évincés de la joute politique et de la possibilité d’améliorer leur sort. Le néolibéralisme a un nom pour désigner ces réfractaires les englobant dans une honteuse mouvance, celle du populisme. Qui ne souvient pas du mépris qu’ont subi les tenants du Brexit ? Tous ces handicapés du néolibéralisme seront assimilés aux voyous des réseau sociaux, ces mêmes réseaux que les élus utilisent pour « parler au peuple » !


Comment s’étonner que la maladie mentale devienne une priorité gouvernementale comme si cette souffrance devait être considérée comme une « nouvelle normalité »? Comment s’étonner que depuis l’irruption des psychiatres et des neurologues dans les affaires criminelles on arrive à faire accepter par la Cour Suprême que l’automatisme, dans certains cas, pouvait reconnaître la faute mais pas la culpabilité ? Les jugements sociaux et pénaux se conjuguent pour établir que les individus sont les seuls responsables de pouvoir ou pas répondre aux normes de réussite de soi que tout bon entrepreneur se doit d’atteindre. Que veut dire maintenant des termes comme conscience, intention, culpabilité ? On avait non plus hier tenté d’en définir clairement le sens : il nous suffisait d’être à l’aise dans ce vague et précieux consensus qui donnait appartenance à la société. Le néolibéralisme a évacué l’Autorité présumée et contraint les individus à se référer à des normes si subjectives qu’ils doivent alors se justifier d’être grâce à celles-ci. La « mauvaise santé mentale » est dorénavant une nouvelle normalité, car tout est permis aux individus puisqu’il n’y a plus de société.


Les citoyens devenus individus isolés perdent ainsi le pouvoir politique civil qui ne peut naître et s’agir qu’à travers des interrelations qui permettent la négociation des intérêts et les regroupements ouverts sur une entente commune, un projet commun qui nourrit le tissu social. Exit la reconnaissance de l’Autre, son indispensable présence active. C’est maintenant chacun pour soi et ne demeure de « commun » qu’une immense frustration.


Une large partie de la population est plus qu’affligée par la perte de ses repères et son incapacité à répondre aux normes, elle est enragée. Elle ressent que les maîtres du monde l’évacuent et voit bien que l’État est au service de ces grands décideurs. Isolés, les individus ne défendent que leurs intérêts et forment une mosaïque dont le seul point commun est cette désespérance de ne plus pouvoir être L’Autre de quiconque.


Ici, partout sur la terre, les masses protestent et tentent de contrer les élites à la tête des États. C’est cela le populisme, cette réaction que l’on veut honteuse de la lie de la terre.


Cependant, de plus en plus d’États sont contestés, répudiés…


N’assistons-nous pas à une confrontation des valeurs, de modes d’emploi de la vie qui annonce soit le triomphe du néolibéralisme soit l’écrasement des révoltés ? Ou à une autre transformation qui sans abandonner la marche en avant de notre espèce, exigera des aménagements nouveaux ? Notre espèce humaine a su depuis la nuit des temps s’adapter, survivre et vivre à travers les nouveaux environnements, y compris économiques. Depuis toujours aussi nous avons progressé à travers diverses hiérarchies, mais à quels coûts ? Est-ce que la nouvelle terreur de voir mourir la terre pourrait permettre de modifier le sens même de la hiérarchie, cette hiérarchie qui nous a fait croire pouvoir dompter la terre, la mettre à notre service ?


La science élucidante, enrichissante et triomphante pose de plus en plus de problèmes dans la connaissance qu’elle produit, l’action qu’elle détermine et à la société qu’elle transforme. Cette science libératrice apporte en même temps des possibilités terrifiantes d’asservissement.


Comment expliquer la soumission des patients dans le système de santé et leur acharnement à vouloir « guérir » alors qu’ils ne sont plus des sujets, mais des objets en salle d’attente , des numéros ,protestent-ils ?


Pourquoi mille vidéos sur un effondrement annoncé? En voici un tout simple.


https://www.youtube.com/watch?v=fzStVd2DVF8


Quoi espérer devant cet imminent péril ?


Et si nous faisions confiance en la nature vivante ? Depuis le début de l’apparition de la vie sur terre, tous les organismes vivants se sont adaptés à de nouveaux environnement. On fait souvent références aux mutations qui expliqueraient cette capacité d’adaptation devant la nécessité de devoir survivre/vivre ou disparaître.

Edgar Morin nous présente une possibilité d’adaptation qu’il nomme l’émergence, cette qualité nouvelle du vivant qui survient sans qu’elle ait été attendue, mais qui participe à l’auto-organisation du vivant et lui permet, comme par un saut quantique, de faire apparaître une nouvelle et radicale possibilité de survivre/vivre.


J’espère ici ne pas trahir la pensée d’Edgar Morin, mais je suis convaincu que sans cette émergence qui transformerait notre nature humaine inscrite dans les conflits et les hiérarchies que nous ne pourrons inlassablement que guerroyer, encore et encore.


Comment devenir vraiment humains si nos luttes pour survivre demeurent celles des autres organismes vivants, non anthropologique ? Comment croire encore à notre condition anthropologique si ne survient pas une émergence de la conscience qui relie et n’oppose pas ? Si nous ne devenions pas des êtres aimants plutôt que rivaux ?


Je ne vois pas.


Je sais cependant que les humains peuvent se réjouir de rencontrer un autre humain, l’Autre. Quelle serait cette émergence qui nous transformerait biologiquement pour nous rendre compatibles les uns aux autres ?


Plusieurs espèces vivantes ont bénéficié de telles émergences pour pouvoir encore et encore participer à la vie vivante.


Suis-je dans l’illusion d’une nécessaire émergence que le vivant peut permettre ? Y-a-t-il une autre solution ?





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